En 1983, Anne Dudley (claviériste), Gary Langan (ingénieur du son), J.J Jeczalik (programmateur), et Paul Morley (journaliste au New Musical Express) se réunissent autour du producteur Trevor Horn dans l'objectif de construire un nouveau groupe de musique pop – se rapprochant quelque peu esthétiquement de la musique techno – composée à partir d'un processus créateur original et nouveau, pour l'époque, basé essentiellement sur des collages de cellules mélodico-rythmiques, fondés sur la technologie d'échantillonneur numérique (sampler). Leur premier album sorti cette même année, Into Battle with the Art of Noise, remporte un véritable succès et annonce une suite riche en production.
Voici la discographie du groupe :
Albums
* 1983 : Into Battle with the Art of Noise
* 1984 : Who's Afraid of the Art of Noise ?
* 1985 : Daft
* 1986 : In Visible Silence
* 1987 : In No Sense? Nonsense!
* 1989 : Below the Waste
* 1990 : The Ambient Collection
* 1992 : The Best Of
* 1997 : The FON Mixes
* 1999 : The Seduction of Claude Debussy
* 2000 : Reduction
Singles
* 1983 : Beat Box
* 1983 : Moments In Love
* 1984 : Close (to the Edit)
* 1985 : Legs
* 1986 : Paranoimia featuring Max Headroom
* 1986 : Peter Gunn featuring Duane Eddy.
* 1986 : Legacy
* 1987 : Dragnet
* 1988 : Kiss avec Tom Jones (reprise de Prince)
* 1989 : Yebo ! featuring Mahlathini and Mahotella Queens
* 1998 : Dreaming In Colour
* 1999 : Metaforce" featuring Rakim
Après avoir subis quelques séparations et réconciliations professionnelles, Anne Dudley, Trevor Horn, Paul Morley et Lol Creme (chanteur, claviériste et guitariste) se retrouvent de 1998 à 2000 pour composer leurs derniers albums, The Seduction of Claude Debussy & Reduction, avant de participer à la création du DVD « spectacle musical » Into Vision, en 2002.
Le processus créateur
Similaire au principe de composition pseudo philosophique de Xavier Garcia – électroacousticien – Art of Noise utilise des sons déjà vécus pour les transformer et leur donner un tout autre sens esthétique et musical : « jouer la musique avant de la composer » . Pour mettre cette théorie en pratique, ils utilisent l'échantillonneur. Plus connu sous le nom de sampler, cet instrument de musique électronique est capable d'enregistrer, d'échantillonner des sons et de les rejouer à la hauteur voulue. Matérialisé sous forme d'un clavier électronique (du moins pour Art of Noise), chaque touche – ou combinaison de touches – de l'instrument correspond à une note, une nuance, un enchaînement, une technique de jeu ou un son extrêmement réaliste.
Peer Gunn
Durant les treize premières secondes de ce morceau, nous reconnaissons rapidement le générique de la série télévisée américaine Peer Gunn. Rien d'étonnant que d'écouter les basses à la guitare électrique et une boîte à rythme à la batterie.
Mais les trente secondes suivantes laissent pénétrer des sonorités de cuivres quelque peu modifiées par l'échantillonneur : le « ch½ur » conserve sa tessiture naturelle alors que celle du saxophone fluctue dans les aiguës jusqu'à deux octaves supérieures. De plus, l'attaque du son – du saxophone soliste – est modifiée, voire, dans certains cas, complètement supprimée.
S'enchaîne à cette période l'apparition d'une voix chantant des « dum dum dum » aux fréquences variables (la plupart descendantes) modifiées par l'échantillonneur. De multiples traitements électroniques de diverses sonorités d'orchestre, comme l'effet Phasing, se croisent et se combinent au profit d'un univers musical quelque peu rêveur, suscité par de nombreux effets d'écho sonore et de courbes ascendantes de fréquence.
La dernière partie du morceau, quant à elle, reprend des sonorités plus « classiques », fidèles à la version originale. C'est cette dernière qui fait prendre conscience aux auditeurs des années 1980 de l'apport enrichissant de l'électroacoustique aux pouvoirs sonores infinis au sein de la musique pop.
« No sky, no earthly view (...) ». Quel sens pour quelle musique ?
Les paroles d'Opus 4, de part leur signification et leur traitement musical, plongent l'auditeur dans un espace sans repère, et sans direction tonale. Cela étant, la métrique du verbe et le rythme régulier de la déclamation donne un sens au discours. « No Sun » – dans la première partie de la pièce – et « No shade », « No shine », résument l' « image » évoquée par le discours musical et structurent l'ensemble du morceau.
L'échantillonneur n'est pas un instrument comme les autres. Il n'est pas limité à être « producteur » de son. Il peut les modifier infiniment et les organiser de multiples façons. Il est, à la fois, générateur de son, « interprète », et peut accomplir, à lui « tout seul », les productions sonores de tout un ensemble vocal et/ou orchestral. Sans oublier le rôle fondateur du compositeur faisant le choix de son esthétique musicale qui lui est propre, l'échantillonneur – de part son potentiel technologique – semble bouleverser le rapport à la musique et au bruit.
Une musique révolutionnaire ?
Comme nous venons de le constater, l'échantillonneur semble pouvoir exploiter le moindre son-bruit à l'infini. « La musique a une vie sans fin. » . Paranoimia le démontre à merveille : chaque son (bruits, mots, notes) semble être remanié au profit d'un discours musical détourner de son sens esthétique initial.
Cela étant dit, Art of Noise n'est pas, bien évidemment, le premier à intégrer le son électroacoustique au sein de leur musique. Les synthétiseurs sont utilisés dans les enregistrements des Beattles (Here Comes the Sun), Klaus Schulze s'entoure de murs de machines dont le synthétiseur Moog modulaire. Ce dernier instrument présente déjà quelques caractéristiques similaires à ceux de l'échantillonneur : hauteur tonale de base ajustable, contrôle de fréquence (FM), Voltage Controled Amplifier (pour modifier l'enveloppe d'un son), Envelope Generator (permet de contrôler une l'amplitude par le réglage de l'attaque, la chute, l'entretien et l'extinction), White Sound Source (générateur de bruit blanc), etc.
Art of Noise, de part leur nom, se réfère à l'Art des Bruits, « Manifeste futuriste » rédigé par Luigi Russolo en 1913. « C'est au son des voix, au son des mots, au son des sons que nous nous intéressons réellement. » Mais cette intégration du bruit au sein du langage musical n'est pas nouvelle. Les bruits de la vie quotidienne et du paysage sonore de la société ne sont pas seulement exploités à partir du courant futuriste italien. Le bruit de la ville, et la parole sont des ingrédients musicaux essentiels, déjà à la Renaissance, incorporés au sein des chansons de Clément Janequin. Les cris de la poissonnière, dans La Marmite Infernale de Xavier Garcia, rappelle également la musique de film d'Astérix & Obélix contre Jules César lors de la scène des marchands de poissons se faisant concurrence ou, plus justement, Les Cris de Paris de Clément Janequin.
Mais ce qui semble être révolutionnaire chez ce groupe, ce n'est pas tant l'intégration du bruit au sein de la musique, mais la manière d'y procéder.
Tout d'abord, il est important de rappeler la réaction de nombreux artistes et intellectuels face à l'usage de plus en plus accru du bruit au sein des « musiques nouvelles ». Nous ressentons là une certaine « xénophobie du son inconnu ». « Le bruit [est] nuisible (noise en anglais) au discours musical voulu dans la société occidentale. Lors d'un concert, les musiciens sont volontairement éloignés des auditeurs, afin de minimiser la perception des bruits de jeu. [...] » .
Mais n'est-ce pas là le point sensible et culturel qu'a su renverser le groupe Art of Noise ? Rendre accessible le bruit, pour l'auditeur, au sein même de la musique.
En effet, la musique pop, est, comme son nom l'indique, populaire. Tout le monde peut y accéder. Alors que les bruitistes se font bouder du grand public, Art of Noise connaît un réel succès médiatique.
Au sein de son parcours, « le groupe s'est distingué en invitant des artistes aussi divers que Duane Eddy (guitariste), Max Headroom (image de synthèse), Tom Jones (crooner cinquantenaire) et les Mahotella Queens (groupe sud-africain) à chanter sur des compositions oscillant entre dance, ambient et musique contemporaine. » Mais leur musique, de par ce rapport équilibré entre bruit et musique, a su conserver ses auditeurs et séduire un large public.
Accéder aux nouvelles technologies et à la musique nouvelle, tel était le défi remporté par le groupe, tout aussi bien que par leur instrument de prédilection, l'échantillonneur. Un outil qui bouleverse encore l'accessibilité de l'instrument de musique par l'homme. Comme l'affirme encore Xavier Garcia, il n'est pas nécessaire de posséder de grandes capacités techniques pianistiques pour jouer sur un clavier échantillonneur. L'enregistrement multipiste, le séquenceur, et toutes les caractéristiques technologiques précédemment évoquées de l'échantillonneur, sont des outils qui rendent, eux aussi, accessible l'instrument de part l'exclusion de toute difficulté technique physique et/ou manuelle...
BIBLIOGRAPHIE
- http://www.music-story.com/the-art-of-noise/biographie, Loïc Picaud, mis à jour le 27/05/09.
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Art_of_Noise, mis à jour le 19/04/09.
- http://www.lastfm.fr/music/Art+of+Noise, Pierrick Roux, mis à jour le 20/01/08.
- http://aon.electriceye.net/, Louis A Bustamante, mis à jour le 15/02/06.
- http://homepage.ntlworld.com/sean.cranham/aon/1983.htm
- http://musique.fluctuat.net/art-of-noise.html, : Alexandre Boucherot, directeur de publication & Rita Carvalho, chef de la rubrique « Musique », mis à jour le 24/03/09.
- http://www.greatsong.net/PAROLES-ART-OF-NOISE,OPUS-4,100961299.html
- http://idecibel.tuxfamily.org/moog900/document.pdf, Franck Bellardie, publié le 16/01/07.
- Bertrand MERLIER, Bruit ou Musique ? « Essai de phénoménologie et de taxinomie », 2008.
